Ambulants Itinérants (réalisme critique)

Publié le Publié dans Mouvements picturaux figuratifs
Ambulants russes
Ambulants russes

Les Ambulants ou Itinérants est le terme donné au mouvement réaliste apparu en Russie vers 1863 au moment de la création des premiers zemstvos et qui perdurera jusqu’aux années 1923. Il est en réaction contre l’enseignement officiel (sujets légendaires imposés)  et l’orientation artistique de l’Académie impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Ces peintres contestent les manières et positions trop conservatrices de l’Académie impériale, déplorant le fait que l’art en Russie tente de reproduire l’académisme occidental, tel celui de la France et de ses Beaux-Arts. Les expositions itinérantes dans les grandes villes russes avaient aussi un but pédagogique, et la volonté de rendre l’art plus accessible à un vaste public. Les peintres ambulants pratiquaient essentiellement une peinture de genre à caractère social ou historique, ainsi que le portrait, le paysage russe et un peu de natures mortes. Contemporains des Herzen, Tchernychevski, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, les Ambulants s’intéressèrent à la condition du peuple russe et mirent en évidence les inégalités criantes à l’époque. Les plus radicaux d’entre eux s’attribuèrent la paternité d’un  mouvement dénommé réalisme critique, mais qui se confond avec la première terminologie.

l’aspect historique

1864, des artistes, étudiants de l’Académie, rejettent à leur examen le sujet imposé par le jury et, exigent de le choisir librement. Après avoir essuyé un refus, ils quittent l’institution (c’est ce qu’on appellera la « révolte des quatorze »), pour fonder une communauté dirigée par Ivan Kramskoï. En 1870, ce dernier est l’un des principaux créateurs, à Saint-Pétersbourg, de la Société des expositions artistiques ambulantes dont les membres sont connus sous le nom de Peredvijniki (les Ambulants). Ce mouvement, actif de 1870 et 1923 organisera quarante-huit expositions itinérantes, dans les deux capitales et dans plusieurs villes de province. Les Ambulants rompent avec l’Académie, se fondent sur des principes issus du populisme russe et peignent dans un style réaliste. Ils ont leurs propres critiques, comme Vladimir Stassov (1824-1906), leurs mécènes et leurs collectionneurs, tel Pavel Tretiakov (1832-1898) qui offrira en 1892 sa collection (la célèbre galerie Tretiakov, composée essentiellement à l’origine d’œuvres d’Ambulants) à la ville de Moscou.
Les membres de cette organisation sont soudés par un même idéal : l’art doit être au service du peuple. De fait, la misère populaire devient le motif préféré du groupe, ils mettent également en avant les traditions populaires que les cercles intellectuels slavophiles redécouvrent. Kramskoï est le principal représentant de ce mouvement, suivent : Antokolsky, Repine, Savistsky, Iarotchenko… Tous traitant ainsi de la réalité sociale et politique de la Russie de leur temps avec parfois un peu de populisme. On peut donc parler de « réalisme idéologique » sous l’appellation « réalisme critique » et ce mouvement « artistique autant qu’idéologique » sera d’ailleurs relativement bridé par la censure tsariste. Ainsi, s’opère un décalage politique particulier par rapport aux principaux mouvements du réalisme européen. Ce particularisme du réalisme russe porte sur les espérances de progrès sociaux, influencés par les idées de Tolstoï et la lente évolution politique du pays, marquée par l’abolition du servage en 1861 !

La thématique des œœuvres

Les thèmes évoqués dans les œœuvres des artistes ambulants sont plutôt engagés (le retour d’un exilé politique, l’exécution de manifestants anti-tsaristes, la persécution par la bourgeoisie des Vieux Croyants, ou encore, se rapportent à la vie quotidienne des gens du peuple. Ils prennent position contre le régime impérialiste. Bien que la recherche sur le sujet abordé soit primordiale, au niveau des techniques utilisées et du style, les Ambulants ne présentent pas de grandes innovations esthétiques. Leur existence ressemble beaucoup au mouvement réaliste français tel que celui d’un Courbet ou d’un Daumier.
Le réalisme idéologique de ces « Ambulants » s’exerce dans tous les domaines et la moindre peinture de genre peut se transformer en une représentation monumentale de la vie du peuple russe, comme dans « Ils ne l’attendaient pas » de Ilya Repine, qui décrit le retour dans son foyer d’un révolutionnaire exilé.
L’évangile constitue également une source importante d’inspiration pour les Ambulants. Mais l’image du Christ est réinterprétée pour devenir le symbole de la force morale. Le héros « positif » est d’ailleurs un thème majeur de la peinture des Ambulants. Avec son Christ dans le désert, Kramskoï représente un Jésus privé de son caractère divin pour en faire la métaphore de l’homme contemporain, plongé dans ses pensées et sur le point de décider de son destin.
Pendant une trentaine d’années, les Ambulants dominent la vie artistique russe et seront soutenus par de nombreux journalistes, écrivains et critiques d’art. Ils considèrent que seul le réalisme peut leur permettre d’agir directement sur la vie sociale. Cette symbolique de l’âme russe sera couramment entretenue artistiquement jusqu’en 1917 avec des œuvres comme celles de Mikhaïl Vassilievitch Nesterov, notamment son fameux « La vision du jeune Bartholomée » datant de 1890. Cette absence de liberté, cette prédominance du but à atteindre sur l’aspect formel de l’art sera à l’origine de leur déclin. Chez les Ambulants, c’est de cette peinture « vraie » de la vie moderne russe que découlera un nouvel art national. Le recours aux sources folkloriques, populaires et traditionnelles intervient par l’intermédiaire d’autres artistes, d’autres mouvements.

Le contexte politique

-1855: Couronnement du tsar Alexandre II, chute de Sébastopol (guerre de Crimée).
-1856: Amnistie des Décabristes, auteurs du soulèvement de 1825, sous Nicolas 1er, pour obtenir la libération des paysans et le partage des terres.
-1857: Fondation du journal La Cloche par Alexendre Herzen (1825-1970), qui influence l’opinion progressiste en Russie.
-1861-1864: Suppression du servage pour plus de 40 millions de paysans, fin du système d’obrok (redevance personnelle) et de barchtina (corvées).
-1862: Millénaire du baptême de la Russie.
-1864: Création des zemstvos, système d’administration locale des gouvernements et des districts.  Il s’agissait d’un système d’assemblée provinciale de la Russie impériale. Ces assemblées, élues avec un suffrage censitaire  (il fallait pouvoir payer l’impôt pour voter), représentaient la noblesse locale et les riches artisans et commerçants. Ils furent dissouts en 1918 par le nouveau pouvoir soviétique au profit des Soviets locaux, plus représentatifs de la population (Soviet veut dire assemblée en russe).
-1867: 2ème congrès panslaviste de Moscou, Dostoïevski (1821-1881) y exprime l’idéal pan-Russe.
-1877: Procès contre les terroristes nihilistes.
-1881: Assassinat d’Alexandre II, couronnement du tsar Alexandre III.
-1891: Début des travaux de construction du transsibérien (fin 1904).
-1896: Couronnement du tsar Nicolas II.
-1904-1905: guerre russo-japonaise, défaite de la Russie.
-1905: Échec de la révolution.
-1915: La Russie s’engage dans la Première Guerre Mondiale.
-1917: Révolutions de février et d’octobre. Fin du régime tsariste.

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Les grands peintres du réalisme critique

Ivan Kramskoï, de son vrai nom « Ivan Nikolaïevitch Kramskoï » est né en 1837 à Ostrogojsket est décédé en 1887 à Saint-Pétersbourg. C’était un peintre  et critique d’art russe, ainsi qu’une très importante figure intellectuelle des années 1860-1880, chef de file du mouvement de l’art démocratique russe (fondateur du mouvement Peredvijniki). Issu d’une famille de la petite bourgeoisie, il étudia de 1857 à 1863 à l’Académie impériale des beaux-arts  de Saint-Pétersbourg. Il y reçoit une première médaille d’argent en 1858 dans la catégorie dessin, puis une médaille d’or en 1861. Il réagit contre l’art académique, et fut l’initiateur de la « révolte des quatorze » qui se termina par l’expulsion des élèves qui y avaient participé, lesquels se réunirent plus tard en un groupe appelé l’Artel des Artistes. En 1870, il fonde l’association des peintres itinérants. La société des Ambulants constituera le premier grand mouvement pictural du réalisme social russe et, à de rares exceptions près, cette association réunira tous les grands peintres russes de la seconde moitié du XIX° siècle. La société, mêlant plusieurs générations, comptera jusqu’à 109 membres actifs et 440 participants. Jusqu’en 1870, la vie artistique en Russie se limitait aux deux capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg, uniques foyers intellectuels et culturels du pays. Réservé à l’élite de l’aristocratie russe, l’art n’était qu’une notion vague et nébuleuse pour l’immense majorité du peuple. Le but de la société des Ambulants était double : décentraliser la vie artistique en propageant l’art à travers la totalité de l’empire et le rendre accessible à tous par l’emploi d’un message simple et de sujets d’actualité, qui, accessibles aux non-initiés, ne puissent laisser personne indifférent. Si les peintres moscovites étaient de loin les plus nombreux, le chef de file et l’âme du mouvement restera, jusqu’à la fin du mouvement, le créateur et l’animateur du défunt artel de Saint-Pétersbourg, le « portraitiste » Ivan Kramskoï. Dans ses nombreux portraits, l’on distingue la simplicité de la composition et la clarté de la représentation qui accentue la profondeur psychologique des personnages. Ses idées démocratiques éclatent dans ses portraits de paysans, qui sont comme conçus à la gloire du peuple.

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Le Christ dans le désert 1872

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Portrait d’Ivan Chichkine 1873

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L’inconnue – 1883

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Ilya Repine de son vrai nom « Ilya Iefimovitch Repine »est né, d’un père officier militaire, dans l’actuelle Ukraine le 5 août 1844 et est décédé le 29 septembre 1930 en Finlande. Son enfance fut marquée par la pauvreté et les épreuves. Durant les années 80 il étudia et fut influencé par deux « académies » : l’’Académie impériale des beaux-arts et l’’Académie « Kramskoï qui est celle de la société des expositions itinérantes. Avec lui, la discipline académique se trouva revigorée par les éléments du réalisme et par l’’intuition tandis que le genre et le portait atteignaient une profondeur et un sérieux tout à fait nouveaux. Répine rejoint l’association des peintres ambulants (Société des Expositions Artistiques Ambulantes) en 1878. À partir de 1882 il vit à Saint-Pétersbourg mais fait de nombreux voyages à l’étranger. Inspiré par les portraits de Rembrandt représentant des vieillards, il immortalise nombre de ses compatriotes les plus célèbres, tels que Léon Tolstoï, Mendeleïev, Pobedonostsev, et Moussorgski. En 1903, il est chargé par le gouvernement russe de réaliser son œœuvre la plus grandiose, une toile de 400 x 877 cm représentant la Session protocolaire du Conseil d’État pour marquer son centenaire le 7 mai 1901.

Œœuvres majeures :

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La procession de Pâques. une foule (symbole de la Russie provinciale de cette époque ) considérable où apparaissent clairement les classes sociales marche le long d’’une route poussiéreuse. On relève quelques situations conflictuelles, la plus importante entre un bossu et un policier de village. Le bossu est le seul inspiré par la foi et l’’espoir. Il tranche sur les autres protagonistes. Bien que les personnages aient été individualisés, il règne dans ce tableau un sentiment naturel d’’unité. Le tableau est composé de telle façon que le spectateur se sente inclus dans l’’espace pictural. Le mouvement est implicite dans la procession mais chaque personnage se meut librement et indépendamment du cortège. L’’utilisation que Répine fait de la couleur renforce cette impression. Tonalités brun-jaune dominantes qui absorbent tout le reste, les rouges et les verts. C’’est une œœuvre de plein air qui s’’arrête aux portes de l’’impressionnisme. Il compare la nature et les traits particuliers de ses personnages puis les rassemble en un tout complexe et organique.

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Ivan le Terrible tue son fils (1885)

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Les Hâleurs de la Volga (1870-73)

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Les cosaques Zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie (1880-91)

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Session protocolaire du Conseil d’État (format 8.77 mètres sur 4 mètres) – 1903

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Vasily SOURIKOV « Vassili Ivanovitch Sourikov » (1848-1916) et la peinture d’’histoire. Il naît 1848 à Krasnoïarsk, dans une famille de cosaques installée depuis longtemps en Sibérie et meurt en 1916 c’est un peintre réaliste russe appartenant aux peintres ambulants. il étudie de 1869 à 1871 à l’académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg sous la tutelle de Pavel Tchistiakov. En 1877, Sourikov s’installe à Moscou, où il contribue à d’imposantes fresques de la cathédrale du Christ-Sauveur. En 1878 il épouse Élisabeth Charais, une petite-fille du décembriste Svistounov. En 1881 il rejoint le mouvement des peintres ambulants. À partir de 1893 il est membre titulaire de l’académie des arts de Saint-Pétersbourg. Il décède en 1916 à Moscou, où il est enterré au cimetière de Vagankovo.
Premier peintre d’histoire à part entière. Son originalité réside dans son interprétation du passé et du présent qu’’il voit comme le produit des mouvements des masses populaires. Son véritable héros est le peuple lui-même dont il comprend parfaitement la tragédie. Il ne conçoit pas ses sujets historiques comme des commentaires sur l’’époque contemporaine mais sa vision de l’’histoire n’’en reste pas moins liée au présent. Sourikov qui n’’est ni « occidental » ni slavophile, souhaite recréer des archétypes  de l’’histoire russe à partir desquelles le caractère national pourrait se révéler.

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«  Le matin de l’’exécution des Streltsy ». Aux XVIe et XVIIe les Streltsy formaient un corps d’’élite créé par Ivan le Terrible et disposant de certains privilèges. Des membres de ce corps d’élite sont amenés sur la place dans des charrettes, escortées par des soldats de régiment de Piotr Preobranjeski resté fidèle à l’’empereur durant le soulèvement des Streltsy en 1698. Les condamnés tiennent une chandelle symbole de la mort proche. La scène se passe devant la cathédrale St-Basile. Au milieu de la confusion et du tumulte, Pierre le Grand sur son destrier ressemble à une idole sans pitié en proie à une rage terrible. Cependant les exécutions qu’’il a ordonnées ne tendent pas à son seul plaisir mais aussi au bien de la Russie. Le tableau est dominé par deux centres : d’’un côté Pierre le Grand et de l’’autre un condamné à la barbe rousse qui s’’oppose ouvertement au tsar. Les rythmes des couleurs vont de pair avec l’’affrontement psychologique. Le contraste entre la masse désordonnée du côté des condamnés et celle disciplinée de la garde impériale constitue en soi un drame psychologique.

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La marche de Souvorov à travers les Alpes

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Quelques autres représentants des Ambulants et du réalisme critique

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Mikhail Nesterov « La vision du jeune Bartholomée » – 1890

* Ivan Chichkine
* Arkhip Kouïndji
* Rafaïl Levitski
* Leonid Pasternak
* Vassili Perov
* Alexeï Savrassov
* Valentin Serov
* Viktor Vasnetsov
* Mikhaïl Nesterov

Liens divers :

Ci-dessous un article très bien fait (par des communistes !) sur ce mouvement pictural

http://lesmaterialistes.com/peinture-ambulants-russes-revolte-quatorze

http://dona.eklablog.com/les-ambulants-c25781252